
Lorsque j’ai posé mes yeux sur cette femme la première fois, j’ai été assailli de jugements. Je l’ai d’ailleurs fuie sur-le-champ. Son joli minois et sa voix faussement joviale m’insupportaient. Plus elle m’insupportait, plus je la voyais farder ses yeux pour masquer les nuits courtes et la violence qui se livrait à l’intérieur d’elle.
Elle se débattait pour maintenir le rythme de son cœur. Elle était déconnectée de son souffle et sa vie sociale s’étiolait. Elle vaquait d’occupation en occupation, enchaînant un livre puis un film entre deux sorties au cinéma. Elle était à l’affût des dernières innovations qui renforceraient le volume de sa chevelure, masqueraient ses cheveux gris.
De temps à autre, elle semblait me regarder dans les yeux, les soirs où ses mouchoirs étaient étalés sur la table basse de son salon. Mais par désamour, je la repoussais de toutes mes forces et m’éloignais d’elle. J’avais d’autres chats à fouetter. D’autres fois, je l’observais marcher d’un pas fier mais le buste légèrement incliné vers l’avant, ce qui trahissait sa résignation. Et vite, je me précipitais pour fermer la porte avant qu’elle ne se présente à moi, de peur de devoir la saluer.
Elle perdit un boulot alimentaire qu’elle détestait et ce fut une catastrophe dans sa vie. Elle tenta de se réorienter et une boule au ventre se mit à grossir. De peur de manquer, elle se ravisa et évoqua toutes les excuses possibles. Assez vite, elle décrocha un nouveau travail. Oui, un nouvel emploi alimentaire. Son rythme cardiaque, à la limite de la tachycardie, se stabilisait jusqu’à l’arrivée des nouvelles factures.
Elle en vint à rêver de rencontrer un homme, l’homme de sa vie. Un homme qui saurait l’aimer, la comprendre malgré son incompréhension envers elle-même. Elle soigna son style vestimentaire, prenait soin de ses cheveux, hésitait parfois entre deux teintes de vernis à ongles. Et le destin fut généreux avec elle. Un jour, par le plus grand des hasards, elle rencontra un homme fort charmant. Bonté divine qu’il était beau, elle n’avait d’yeux que pour lui. Elle aimait son parfum, ses chemises, ses longs doigts, sa voix et son regard ténébreux. Son travail lui sembla moins pénible. Elle négligea ses loisirs et ses amis, devenant sa dévouée corps et âme.
Un vendredi soir, le beau ténébreux partit pour une autre femme. Une femme plus belle, plus jeune ou tout simplement plus aimante selon ses croyances. Où avait-elle failli ? Et comme parfois les drames peuvent en cacher un autre, elle perdit à nouveau son travail qu’elle n’aimait toujours pas et qui lui imposait une cadence pénible.
Vite, vite, sans prendre le temps d’écouter ses émotions, elle se précipita pour combler le vide. Elle trouva un nouveau travail alimentaire et cette fois s’inscrivit sur un site de rencontres. Et très vite, après avoir touché le fond comme on dit, un semblant de soleil revint dans sa vie. Un nouvel homme apparaissait dans sa vie.
Je la regardais toujours de loin, la jugeant de plus en plus durement.
Un jour, ils se marièrent et très vite, ils eurent un enfant, puis deux, puis trois. À la maison, ce n’était pas Versailles mais elle tenait le foyer d’une main rigoureuse. Chaque enfant avait de quoi manger, des vêtements chauds, lavés, repassés et une parole cajolante.
A choyer ses enfants et son mari, dans le train-train du quotidien, elle en oublia de prendre soin d’elle, délaissa ses hobbies, ses amis, sa chevelure et les messages que lui envoyait son corps. Plus son ventre s’arrondissait, plus elle se répétait dans son dialogue intérieur : « Après tout, vieillir, c’est laisser partir la jeunesse de son corps de jeune fille », se disait-elle. Parfois, devant le miroir, elle ne manquait pas de discréditer son corps en rejetant ses rides, sa chair tombante et ses vergetures violacées.
Cette fois, je me mis à la regarder d’un mauvais œil.
Les années passèrent, les enfants grandirent et bientôt, ils quittèrent le foyer. Le vide revint alors envahir son cœur.
Une nouvelle fois, elle masqua ses émotions et s’impatientait de voir arriver la retraite, ne tenant plus dans ce travail qu’elle qualifiait de minable.
Un soir de grand désespoir, où le vide de sa vie la comblait par son omniprésence, à bout de nerfs, au bord du gouffre, elle me convoqua. Une nouvelle fois, je lui claquai la porte au nez comme je l’avais toujours fait. Mais elle revint frapper à ma porte avec détermination et son désespoir me convainquit, toucha mon cœur. Alors, je lui ouvris la porte et je la pris par la main en lui disant :
— Je suis ta petite fille intérieure. Pendant toutes ces années, je t’ai jugée, humiliée mais à présent nous sommes prêtes. Nous pouvons nous réconcilier.
C’est alors qu’elle m’a regardée dans les yeux et m’a dit :
— Oui, je suis prête à t’aimer.
— Alors aime-moi, lui ai-je répondu. Et depuis ce temps, nous vivons ensemble dans l’amour de soi, pour le meilleur et pour le pire.








