
Texte intégral : Aiyana Catori
Un soir, alors qu’il s’apprêtait à saluer, dans la gratitude, le soleil couchant, un chef de village amérindien reçut la visite de sa petite-fille, alors âgée de huit ans. C’était un soir de pleine lune et les femmes de la tribu s’étaient toutes retirées pour un moment de partage, dans la quiétude, au sein d’une lodge de pleine lune.
La petite fille entra, la mine préoccupée, dans le wigwam (habitation des Amérindiens semi-nomades) de son grand-père. Sans même parler, le grand-père sentit le tourment de l’enfant dans son dos. D’un regard de compassion, il lui demanda de s’asseoir à même le sol. La petite fille s’exécuta dans le silence.
L’enfant observa avec intérêt la fumée qui émanait du breuvage médicinal de son grand-père.
Après quelques instants, lorsque l’enfant fut revenue du pays des rêves, le grand-père posa ses mots dans ce havre de paix où rien ne semblait pouvoir troubler l’harmonie :
— Que se passe-t-il, Winona ?
Winona baissant les yeux sur le sol terreux et répondit les bras croisés :
— Avant qu’elle ne parte pour la lodge de pleine lune, j’ai croisé Magena. Elle m’a dit avec un petit sourire que je parlais trop et que je n’étais pas une petite fille sage.
Le grand-père but son breuvage médicinal à petites gorgées avant de répondre sur un ton cajoleur :
— Cela me rappelle une histoire. Un pan de mon histoire que j’ai vécu, alors que je m’apprêtais à devenir chef de village. Souhaites-tu que je te la raconte ?
Un sourire, venu du fond du cœur, se dessina sur les lèvres de Winona lorsqu’elle répondit :
— Oui.
Le grand-père porta son regard un instant vers le sommet du wigwam, comme pour observer le ciel, puis il se mit à narrer :
« Je suis le fils d’un chef de village. Ma destinée était de devenir chef de village. Alors que je m’inquiétais de l’importance de cette responsabilité, de la possibilité de m’engager un jour sur un chemin tortueux, je demandai à mon père : « Qu’est-ce que la sagesse ? »
Mon père ne répondit pas à ma question. Dès le lendemain, il organisa un conseil de village, qu’il nomma pour la première fois un conseil de sagesse. À midi, ce jour-là, tous les hommes du village s’installèrent en cercle autour de mon père et de moi. J’observais en silence les plumes des guerriers, lorsque mon père posa la question du jour : « Qu’est-ce que la sagesse ? »
Chacun leur tour, les hommes firent circuler le bâton de parole et s’exprimèrent ainsi, en laissant des pauses entre chaque phrase et en écoutant le silence. Le sujet fut considéré avec beaucoup de sérieux. Le conseil a duré quatre jours. Voici les réponses qu’ils apportèrent.
— La sagesse est inatteignable.
— C’est savoir que c’est une possibilité parmi tant d’autres.
— C’est savoir qu’il existe plusieurs chemins pour y parvenir.
— C’est la qualité des chemins empruntés qui déterminera l’arrivée.
— C’est se taire même lorsque l’on sait.
— C’est savoir que cela ne sera pas facile tous les jours, et tenter l’aventure.
— C’est admettre qu’il existe plusieurs vérités.
— C’est rester humble quoi qu’il arrive.
— C’est trouver les réponses dans la nature.
— C’est descendre dans son cœur.
— C’est savoir que les choses ne plairont pas à tout le monde, et décider tout de même pour maintenir la paix.
Au fil de ces mots, j’observai que quelques hommes se désengagèrent du cercle, mais l’harmonie continuait de circuler.
— C’est trouver les réponses dans le ciel, dit un homme avec une belle plume blanche plantée à l’arrière de son crâne.
— C’est trouver les réponses en toutes choses.
— C’est trouver la réponse en soi.
— C’est se relever après un échec.
— C’est respecter les valeurs de chacun.
— C’est écouter le silence.
— C’est écouter le point de vue sacré de chacun.
— C’est écouter ses propres paroles pour savoir les remettre en question.
— C’est l’infiniment petit dans l’infiniment grand.
— C’est traverser son ombre.
— C’est affronter sa colère.
— C’est la force de l’âge.
— C’est parler pour dire l’essentiel.
— Cela ne s’explique pas, cela se vit pas à pas.
— C’est l’équilibre entre l’ombre et la lumière.
— C’est savoir que le présent est un cadeau.
— C’est observer le vivant.
— C’est aimer sans s’oublier.
— C’est savoir que l’on ne sait rien.
— C’est préférer se taire plutôt que de convaincre.
— C’est voir l’extraordinaire dans l’ordinaire.
— C’est admettre que sans les éléments de la nature et le vivant, nous ne serions rien.
— C’est marcher dans la vérité.
— C’est marcher sur un chemin de beauté.
— C’est vivre dans la gratitude de son simple souffle.
— Il est inutile d’en parler, elle s’acquiert avec l’âge.
— C’est tirer des enseignements des leçons de vie.
— C’est savoir que les épreuves font partie du chemin.
J’ai très certainement oublié la moitié des réponses, le temps passe si vite, mon enfant. »
Il prit alors le temps d’observer Winona, ses tresses noires, ses joues rouges, sa petite bouche d’enfant, ses grands yeux marron. Déjà, son visage aux contours délicats se transformait, accueillant à nouveau la joie et l’innocence de son âge.
Les yeux de Winona croisèrent le regard attendri de son grand-père et elle dit :
— Rien ne sert d’y penser. Après tout, peut-être que je suis trop jeune pour cela. Ce n’est pas facile mais je pense qu’un jour je vais tout de même essayer.
Puis, tel un jaguar bondissant sur ses pattes, elle sourit et sortit en chantonnant un chant amérindien.
Le grand père remercia le soleil pour cette belle journée qui s’en allait déjà et la nuit qui arrivait.
Texte intégral : Aiyana Catori








