
Création Aiyana Catori
Il était alors âgé de quinze ans. Il n’était plus vraiment un enfant mais pas encore un homme, et la transition était indélicate.
Ses journées étaient insipides, presque dépourvues de toute joie, telles une déconnexion de son être profond. Les courbes de son corps changeaient, semblant se fortifier au niveau des pectoraux ; sa voix muait à tel point que tout cela le laissait muet dans son mutisme.
Bientôt, de fâcheux boutons baptisés « acné juvénile » par un dermatologue envahirent son front comme un affront.
Hypersensible face à la pilosité croissante, il devait faire face à des remarques qu’il interprétait souvent comme des brimades. Mais il masquait tout cela par un sourire tantôt pantois, tantôt narquois. Et ce sourire qui auparavant émerveillait ses parents devenait dérangeant, agaçant.
Ses jambes grandissantes le faisaient se cogner aux coins de la table basse, faisant trembler les verres jusqu’à les renverser et les casser. Cette même table qu’il chérissait dans son enfance, qui accueillait ses petites voitures et ses petits camions dans son monde imaginaire sans code de la route, désormais l’insupportait.
Au fil des ans, successivement, la baby-sitter et la fille au pair avaient été remplacées par les émissions récréatives et les dessins animés en tout genre sur l’écran de la télévision.
Ses parents n’avaient qu’un mot à la bouche : orientation. Ce mot l’effrayait. Comment pourrait-il trouver sa voie ? Et s’il se trompait de chemin ? À vrai dire, il semblait perdu. Et s’il était un perdant ? Son père, lui, était un gagnant. Et s’il le décevait ?
Elle avait débarqué dans sa vie par un beau matin de printemps, le jour de ses quatorze ans, comme par enchantement, à l’heure où les chatons dressés dansaient sous l’effet du vent sur leurs branches et où les bourgeons de narcisses étaient encore fleurs dans le jardin. C’était celle qu’il attendait depuis quelque temps. Pour elle, il aurait décroché la lune. Il l’avait toujours su : elle changerait sa vie. À tel point que le temps avant son apparition lui avait semblé interminable.
Elle était parfaite ! Elle avait remplacé ses derniers gadgets et jouets d’enfant sur la table basse aux angles obtus. Elle avait remplacé ses chaînes télévisées préférées : sa console. C’était aussi un trophée, car il avait décroché quelques bonnes notes à l’école.
— Range ta chambre, insufflait sa mère sur un ton de colère.
— Tu vas finir chômeur, répétait inlassablement son père.
— Alors mon garçon, que vas-tu faire de bon dans ta vie ? Était la sempiternelle question de son grand-père, posée à chaque repas de famille.
— Tu vois, dans la vie, il faut que tout marche droit. De la rigueur, mon enfant, sermonnait le père.
Les éloges allaient bon train vis-à-vis de son petit frère, qui semblait plus docile et surtout plus intelligent. « Un vrai prodige », avait même dit récemment son père pour qualifier la dextérité et les incroyables progrès dans les leçons de piano du cadet. « Faut dire qu’il est méritant, lui », avait ajouté sa mère.
Alors il n’avait qu’une envie : retrouver sa console. Elle savait lui offrir son lot de consolation. Sans mot dire, il détruisait des empires. Et vlan, uppercut droit, et vlan, uppercut gauche. Il déglinguait les assaillants à tour de bras. C’était son terrain de jeu, il contrôlait le jeu. Là, il n’y avait pas d’enjeu. Dans ce monde imaginaire, il était au gré de ses émotions : parfois le méchant qui détruisait le monde, parfois le héros qui sauvait le monde.
Ce nouvel état d’être, à la limite de la transe, faisait peur à sa mère et déclenchait chez elle des sautes d’humeur. Pour étouffer ses cris fréquents, il prit le parti d’enfoncer ses écouteurs dans les oreilles et la vibration de la musique décupla sa force. Il aurait juré pouvoir la transformer en poisson rouge qui fait machinalement bouger la bouche dans un bocal.
— Léthargie, es-tu là ? Je veux mon enfant, rendez-moi mon enfant ! criait la mère aimante, à bout de souffle.
Des années passèrent.
Lors d’une soirée de solstice qui marquait la fin de l’automne et l’arrivée de l’hiver, dans son jardin, le père cassa une noisette en marchant d’un pas aguerri sur l’une d’entre elles. Son fils aîné avait alors vingt-deux ans ; il était devenu réparateur de consoles de jeux dans une boutique de matériaux d’occasion. Le père était déçu par ce choix car, au fond de lui, il le savait : son fils méritait mieux.
Une branche de noisetier tomba à ses pieds et un petit bonhomme apparut pour lui dire :
« Tu ne peux pas juger un homme avant d’avoir passé deux lunes dans ses mocassins* »
Le vent souffla, le petit bonhomme disparut comme il était apparu.
La lune dessina un beau croissant dans le ciel et la neige vint à tomber.
Décontenancé par cette affirmation et l’étrangeté du moment, le père lâcha le panier de bûches de bois qu’il tenait jusque-là bien en main. Dans le noir, il prit un long moment pour ramasser les bûches. D’autant que la neige s’emmêlait et tombait d’abord en petits flocons, puis en plus gros, bientôt en rafales tourbillonnantes autour de lui.
Une fine pellicule blanche recouvrit le sol. Le père prit froid :
— Atchoum ! Résonna dans le jardin.
Le temps passant, le fils s’inquiéta à l’intérieur de la maison et alla à la rencontre de son père dans le jardin.
— Tout va bien, papa ? dit le fils.
— Oui, je pense. Oui, maintenant tout va bien. Merci, mon grand.
Le père et le fils rentrèrent à la maison. Le fils admirait les traces de pas laissées dans la neige et s’aperçut, en comparant la taille de ses chaussures sur la terre, qu’il avait bien grandi.
En poussant la porte d’entrée, pour la première fois, le jeune homme fut touché en plein cœur par la beauté des notes de musique de son frère.
La mère chanta :
— À table !
À cet instant, le fils se rappela avec compassion la table basse aux angles obtus qui avait accueilli tour à tour ses petites voitures et ses jeux d’enfant.
* Proverbe amérindien.